Aurélie, 25 ans adoptée du Pérou

Je suis arrivée en Suisse à l'âge de 3 mois dans une famille qui comptait déjà mon grand frère de 4 ans. J'ai toujours été très proche de mes deux frères (petit frère né 2 ans après moi), fils biologiques de mes parents.

Mes parents m'ont toujours dit ce qu'ils savaient de mon adoption, que ma mère n'avait pas la capacité matérielle (financière) de m'élever et que j'étais sa dernière fille. Que j'étais née à Cusco (3400 m). Que mon père était mort dans un accident de bus en allant à Puerto Maldonado et ceci avant ma naissance. J'avais été accueillie par une tutrice (je l'appelle nourrice) entre le moment où ma mère m'avait donnée en adoption et le moment où mes parents sont arrivés au Pérou pour me récupérer.

 

Je n'ai jamais vraiment souffert de racisme, aussi parce que dans mon école je n'étais pas la seule à avoir été adoptée. Ado, je croisais de temps en temps une autre péruvienne adoptée qui me ressemblait énormément, à tel point qu'il m'arrivait de penser que c'était peut-être ma soeur... mais elle s'est suicidé et du jour au lendemain, j'ai ressenti à quel point sa présence m'avait accompagnée jusque-là et à quel point cela me manquait de ne plus croiser mon "double".

Je me posais plusieurs questions sur mon identité, sur ma mère (puisque c'était la seule parente restante), sur ma fratrie, s'ils pensaient à moi.... mais sans trop y penser non plus. La distance géographique aidait aussi.

Puis j'ai eu une relation sérieuse avec un genevois. Dès l'âge de 18 ans, j'ai voulu retourner au pérou, au moins connaître le pays, savoir comment étaient les gens, la façon d'y vivre, bref découvrir. Et pour la 1ère fois (à mes 22 ans),  je voulais y aller en famille, c'est-à-dire avec mes parents, mon petit frère et mon homme (le seul à pouvoir baragouiner en espagnol!!). C'était donc le but du voyage en 2002.

L'impression qui m'est restée, c'est à quel point mon pays était beau, mais je crois que ce qui m'a le plus touchée c'est l'arrivée à Cusco, ma ville natale. J'étais toute remuée et je l'ai aimée dès le premier regard, comme une évidence. Mon petit frère encourageait ces "retrouvailles" en me désignant les petites filles qui me ressemblaient. Pour la première fois dans ma vie, je me sentais enfin chez moi, avec mon peuple, à ma place. Et j'étais étonnée de voir que j'étais dans les plus grandes (de taille).

De retour en Suisse, j'ai décidé de changer beaucoup de choses. J'ai quitté mon homme. Je voulais marquer ce renouveau. La même année j'ai été approchée par une jeune association de péruviens adoptés qui avaient été pris en charge par le même réseau de personnes que moi à Cusco. Avant ce voyage, je ne pense pas que j'aurais été prête à m'impliquer dans cette nouvelle recherche d'identité péruvienne puisque je me suis toujours sentie plus suissesse que péruvienne. Mais là j'étais ouverte pour rencontrer et partager avec eux. Puis comme une évidence, j'ai voulu apprendre l'espagnol. C'est dans ce but que je me suis inscrite dans une école à Cusco pour 6 semaines, pendant lesquelles je serais hébergée par une famille locale.

 

Je suis donc partie à Cusco seule en été 2004, ne sachant pas un mot d'espagnol (ce qui a compliqué le voyage d'aller suite à quelques bugs de vols). Je me souviens encore de la tête du père de ma "famille" d'accueil quand il est venu à l'école pour m'emmener chez lui le jour d'arrivée !!!! Se demandant s'il ne s'était pas trompé d'étudiante. Mais vu mon espagnol inexistant, il a vite compris :-) Le 1er jour d'école d'ailleurs, les autres étudiants étaient persuadés que j'étais leur prof avant que ce dernier ne débarque :-D

 

J'avais une demi-journée de congé chaque jour ainsi que les we de libre. J'ai donc profité de ces moments pour me familiariser avec la ville, m'imprégner de chaque lieu jusqu'à la connaître encore mieux que ma ville suisse!!! J'ai fait beaucoup de rencontres avec des cusqueños, j'ai parlé de mon adoption, que je recherchais ma mère.

Un des péruviens adoptés était justement à Cusco à ce moment pour un séjour de 9 mois au Pérou et il vivait chez le frère d'un autre adopté. Il me l'a présenté sur place. Vidal m'a d'emblée proposé son aide; " Je vais t'aider à retrouver ta mère et à la rencontrer, je te le promets". Alors qu'il me connaissait depuis 5 minutes chrono... et il a tenu parole.

Il m'a accompagné à Reniec, à Taraco (près de Puno) pour rencontrer ma mère "éventuelle" (puisqu'on m'avait donné 2 noms et que la 2ème vivait dans la jungle). Mais ce n'était pas cette femme. Alors forcément ma mère était celle qui vivait à Pucallpa. Mais en un we je n'avais pas suffisamment de temps pour y aller. Et j'avais très peur. A la fin de mon séjour, j'ai rencontré par surprise ma nourrice qui m'a reconnue et m'a confirmé d'après la photo que ma mère était bien celle de Pucallpa. Elle a pu me raconter les débuts de ma vie. Mais n'a pas pu répondre à toutes mes questions.

 

Elle m'a raconté à quel point ma mère avait pleuré quand elle avait du me laisser. ça m'a rassuré car je me faisais beaucoup de soucis quant à un éventuel rejet de sa part lors de nos retrouvailles futures. Je me disais que si elle avait été tant attristé de me donner, elle ne pourrait pas me rejeter ensuite.

 

Le retour en Suisse a été très difficile. Mais je me suis promis de revenir dès que possible pour enfin retrouver ma mère.

J'ai pu organiser ce voyage pour janvier 2005, accompagnée de ma mère adoptive. Nous sommes parties pour 3 semaines. Nous avons d'abord été à Cusco pendant 1 semaine 1/2 le temps que mon ami Vidal termine ses examens de guide touristique. J'ai donc pu lui faire découvrir ma ville, tout ce que je connaissais, la présenter aux personnes que j'avais connues et qui connaissaient mon histoire. Puis nous sommes partis avec Vidal et elle à Pucallpa. Mais une fois sur place, il a fallu reconnaître qu'elle ne vivait pas à l'adresse donnée..

La femme de Vidal a donc rencontré une cousine éloignée de ma mère qui lui a dit que ma mère se trouvait à Lima. Nous avons donc sauté dans le 1er avion pour Lima.

Une fois arrivés, Vidal nous a conduit dans la famille de son cousin, dans la banlieue (1h de route depuis l'aéroport). Nous avons fait connaissance avec cette famille alors que lui et son petit cousin, Mariano, partaient chercher des infos sur ma mère auprès d'un oncle qui devait vivre à proximité. Mais ils sont revenus bredouilles. A partir de ce moment ils ont fait toutes les recherches les 2. Je passais donc toute la journée à les attendre, espérant qu'ils reviendraient avec un grand sourire, mais pendant 2 jours ils n'ont rien trouvé. Mais Vidal me disait de ne pas perdre espoir. Il a contacté sa femme pour qu'elle cherche des infos auprès de cette cousine éloignée, elle lui a indiqué le lieu de travail de ma soeur. Puisqu'ils ne voulaient pas prendre de risques au cas où ce n'était pas ma mère, ils n'ont rien révélé sur le but réel de leur visite. Ma soeur n'a donc pas pu savoir la raison première de cet interrogatoire pour savoir où vivait ma mère à Lima. Malgré sa méfiance compréhensible, elle a donné l'adresse exacte de ma mère et son téléphone (rare au Pérou pour les personnes pauvres). Elle a tout de même prévenu ma mère de se tenir prête pour quelque chose qui allait arriver prochainement à son domicile. Sans pouvoir le définir.

Le lendemain, Mariano et Vidal sont partis à cette adresse, qui était très proche du domicile de Mariano (15-20 min en bus!!!). Ils ont demandé où vivait la señora Roque Puma à ceux qui se sont avérés être mes cousins par la suite. Ils ont été à sa maison et se sont assurés que c'était bien ma mère avant de lui révéler les raisons exactes de leur visite. En apprenant que sa fille avait toujours voulu la revoir et avait fait tout le voyage jusqu'ici pour elle, elle est tombée sur sa chaise. Puis elle a dit qu'elle voulait me rencontrer dès le lendemain. Elle leur a prêté 2 photos de famille pour qu'ils me les montrent. Puis elle leur a raconté les circonstances de mon adoption.

En revenant ce soir-là, j'ai enfin vu un large sourire sur leurs visages. Ils m'ont tout raconté et montré les photos. J'ai tout de suite vu que je ne ressemblais pas beaucoup à mes frères et soeurs (sauf à une), puis j'ai su qu'ils tenaient un père différent du mien. Ma mère a souffert dans sa relation avec les hommes, elle a connu des déceptions cruelles. Je ne pouvais attendre le lendemain!!! Et j'ai remercié du mieux que j'ai pu Vidal et Mariano. Il m'avait promis la rencontre avec ma mère et il avait exaucé ce souhait.

 

Lendemain, 11h. Je ne tenais plus en place, pressant les uns et les autres à partir. Vidal m'a préparé à voir son lieu de vie "c'est très très pauvre". Je pensais donc aux bidonvilles pendant le chemin... en arrivant, ça ne m'a plus semblé si pauvre (bien que ça le soit). J'ai d'abord été accueillie par mon frère qui m'a embrassée, puis il s'est écarté et m'a dit: "Ella es tu mama".... Je l'ai vue, si petite (1m45), avec son grand sourire et ses petites mains. J'ai pleuré.

Elle m'a tout expliqué. J'ai vu où elle habitait avec mes frère et soeur et mon neveu. Quelques cousines étaient aussi là. Elle m'a dit qu'elle avait essayé de me garder pendant 2 semaines avant de se rendre à l'évidence qu'elle ne pouvait pas, seule à élever et nourrir 4 enfants en bas âge (ma soeur aînée n'avait que 13 ans). Et suite à ma naissance, elle avait une hémorragie qui a failli la tuer....

Alors, oui, elle me ressemble, terriblement. Je suis d'ailleurs la fille qui lui ressemble le plus parmi ses 4 filles. Ils se sont toujours préoccupés de savoir ce que j'étais devenue, si j'étais vivante, où j'étais. Ils avaient même essayé de me retrouver!!!

Nous étions à la fin de notre voyage donc nous sommes retournés à Cusco récupérer nos affaires et rencontrer ma soeur (celle qui avait donné ces infos) et ma nièce. Le jour du départ, nous sommes arrivés à l'aéroport de Lima avec 8 heures d'avance. Mariano a emmené ma mère, ma soeur aînée et mes deux neveux avec lui pour que je les voie une dernière fois avant de retourner en Suisse. C'était un moment magique, entourée de ma famille, avec ma mère plus détendue, rayonnante. Et elle a tellement pleuré quand nous nous sommes quittées. J'ai compris qu'elle s'attachait à moi et que c'était réciproque. J'ai promis de revenir vite.

 

Je suis retournée en octobre de cette année pour 2 semaines 1/2, rencontrer plus de famille (surtout des cousins et des petits-cousins). J'ai appris tant de choses, et surtout à vivre avec elle (seules pendant 5 jours), à s'apprivoiser. Maintenant presque toutes mes questions ont des réponses. J'ai appris par un cousin qu'apparemment, mon père serait vivant et que le nom dans mes papiers d'adoption n'était pas le sien.... je souhaite donc un jour le rencontrer. Rien n'est terminé, tout reste à construire.

 

Je me suis retrouvée si bien intégrée dans ma famille que je ne conçois pas de vivre loin d'eux très longtemps. Si je peux, j'irai les visiter chaque année, ils me manquent tellement et c'est réciproque.

Maintenant n'est que le début d'une nouvelle aventure :-)

 

Aurélie

 



12/01/2006
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